Les Eaux Pharmaceutiques : Guide Complet des Qualités, Traitements et Normes de la Pharmacopée Européenne
Introduction : Pourquoi l’eau est-elle l’excipient le plus critique en pharmacie ?
L’eau est bien plus qu’un simple solvant en industrie pharmaceutique. Elle est considérée comme l’excipient le plus utilisé au monde, présente dans la quasi-totalité des médicaments, des formes injectables aux sirops en passant par les comprimés enrobés.
Pourtant, toutes les eaux ne se valent pas. Une eau inadaptée peut compromettre la qualité d’un médicament, provoquer des réactions indésirables chez le patient, voire représenter un danger vital dans le cas des préparations injectables.
C’est pourquoi la Pharmacopée Européenne (Ph. Eur.) — le référentiel légalement contraignant pour les 47 États membres du Conseil de l’Europe — définit avec précision plusieurs qualités d’eau pharmaceutique, chacune associée à des procédés de production et des critères analytiques stricts.
Dans cet article, nous explorons :
- Les principales méthodes de traitement de l’eau
- L’efficacité comparative de ces méthodes
- Les différentes qualités d’eau inscrites à la pharmacopée
- Les critères de qualité à respecter selon l’usage

Partie I — Les Méthodes de Traitement de l’Eau en Pharmacie
Avant d’obtenir une eau à usage pharmaceutique, l’eau potable du réseau doit subir une série de traitements successifs. Ces étapes permettent d’éliminer progressivement les contaminants ioniques, organiques et microbiologiques.
1. L’Adoucissement : Première Étape de Prétraitement
Qu’est-ce que l’adoucissement ?
L’adoucissement est un traitement physico-chimique visant à réduire la dureté de l’eau, c’est-à-dire sa teneur en ions calcium (Ca²⁺) et magnésium (Mg²⁺), responsables du tartre dans les canalisations et les équipements industriels.
Il ne s’agit pas d’un traitement final, mais d’un prétraitement indispensable pour préparer l’eau à des purifications plus poussées (osmose inverse, déminéralisation…).
Comment fonctionne-t-il ?
L’eau dure traverse un lit de résine cationique préalablement chargée en ions sodium (Na⁺). Les ions Ca²⁺ et Mg²⁺ sont échangés contre des ions Na⁺ selon la réaction :
2 R-Na + Ca²⁺ → R₂-Ca + 2 Na⁺
La résine est ensuite régénérée avec des pastilles de chlorure de sodium (NaCl), ce qui libère les ions calcium et magnésium sous forme de CaCl₂ et MgCl₂.
Important : La conductivité de l’eau est peu modifiée après adoucissement, car les ions ne sont pas éliminés mais remplacés.
Point d’attention : risque microbiologique
Les résines échangeuses d’ions constituent un milieu favorable à la prolifération bactérienne, surtout en fonctionnement intermittent. Un entretien rigoureux est donc indispensable : régénération chimique régulière, désinfection et remplacement des résines selon les recommandations du fabricant.
2. La Déminéralisation par Permutation Ionique
Principe
La déminéralisation va plus loin que l’adoucissement : elle élimine tous les ions présents dans l’eau. L’eau traverse successivement :
- Un échangeur cationique (résine acide forte) qui capte les cations (Ca²⁺, Mg²⁺, Na⁺, K⁺…) et libère des ions H⁺
- Un échangeur anionique (résine basique forte) qui capte les anions (Cl⁻, SO₄²⁻, NO₃⁻…) et libère des ions OH⁻
Les ions H⁺ et OH⁻ se recombinent pour former de l’eau pure (H₂O), d’où une quasi-disparition de tous les contaminants ionisés.
Les résines échangeuses d’ions
Les résines sont des polymères tridimensionnels (copolymères styrène-divinylbenzène) portant des groupements fonctionnels ionisables :
- Résines cationiques : groupements sulfonate (-SO₃⁻), carboxylate (-CO₂⁻)
- Résines anioniques : groupements ammonium quaternaire ou tertiaire
La régénération des résines cationiques se fait avec de l’eau acidulée (H₂SO₄ ou HCl à 1 %), et des résines anioniques avec une solution alcaline (NaOH, KOH ou NH₄OH).
3. L’Osmose Inverse : La Technologie Référence
Définition et principe
L’osmose inverse est aujourd’hui l’une des techniques les plus utilisées dans la production d’eau pharmaceutique. Elle repose sur l’application d’une pression élevée sur l’eau à traiter, forçant les molécules d’eau à traverser une membrane semi-perméable à très haute sélectivité, dans le sens contraire de l’osmose naturelle.
Cette membrane retient :
- Les particules et colloïdes
- Les ions minéraux
- Les contaminants organiques
- Les endotoxines bactériennes
- Les micro-organismes et les virus
Une technique à double passage pour l’eau hautement purifiée
Pour atteindre les critères de l’Eau Hautement Purifiée (EHP), la pharmacopée exige un double passage d’osmose inverse, souvent combiné à d’autres techniques comme l’ultrafiltration et la désionisation.
Avantages pratiques
- Consommation énergétique plus faible que la distillation
- Pas de phase gazeuse (moins de risque de recontamination)
- Adaptée aux grandes productions industrielles
- Efficace contre un spectre très large de contaminants
4. La Distillation : La Méthode Historique et Incontournable
Principe général
La distillation consiste à chauffer l’eau jusqu’à évaporation, puis à condenser la vapeur sur un réfrigérant pour obtenir un distillat purifié. C’est la méthode obligatoire pour la production d’Eau Pour Préparations Injectables (EPPI).
Les types d’appareils de distillation
Distillateurs discontinus : utilisés en laboratoire pour de petites productions. Ils offrent un très faible rendement.
Distillateurs à simple effet : alimentation continue à niveau constant, rendement de plusieurs centaines de litres par heure. Inconvénient : gaspillage d’eau et de calories.
Distillateurs à double effet : deux évaporateurs en série permettent une récupération importante des calories. La vapeur produite par le premier évaporateur sert à faire bouillir l’eau dans le second — un gain énergétique considérable.
Distillateurs à thermocompression : la distillation s’effectue à pression légèrement inférieure à la pression atmosphérique (eau bouillie à ~96 °C). La vapeur est comprimée et condensée sans eau de réfrigération. C’est la solution la plus économe en énergie.
Précautions indispensables
La distillation n’est pas sans risques si elle est mal conduite :
- Impuretés volatiles (NH₃, CO₂) : éviter les fractions de tête ou prévoir un dégazage préalable
- Primage (entraînement de gouttelettes liquides dans la vapeur) : utiliser des déflecteurs, de la pierre ponce, ou souffler un gaz inerte
- Contamination par le réfrigérant : utiliser du verre neutre, du quartz ou de l’acier inoxydable (le cuivre est à proscrire)
- Contamination microbiologique : conserver l’eau distillée à 85-95 °C si elle n’est pas utilisée immédiatement
⚠️ L’eau distillée n’est considérée comme stérile que si elle est utilisée dans les 3 heures suivant sa production.
5. L’Ultrafiltration : La Barrière Finale Contre les Pyrogènes
L’ultrafiltration est une technique de filtration membranaire sous pression qui sépare les molécules selon leur taille. Contrairement à l’osmose inverse, elle ne retient pas les sels minéraux, mais elle est très efficace pour éliminer :
- Les pyrogènes (endotoxines bactériennes)
- Les particules non dissoutes
- Les micro-organismes et les virus
- Les macromolécules organiques
Elle nécessite impérativement une préfiltration en amont pour éviter le colmatage rapide des membranes.
Partie II — Efficacité Comparative des Méthodes de Purification
Chaque méthode agit différemment sur les contaminants. Voici un aperçu synthétique de leur spectre d’action :
Adoucissement → élimine uniquement Ca²⁺ et Mg²⁺ Déminéralisation → élimine tous les ions, mais ne retient pas les micro-organismes Osmose inverse → élimine ions, matières organiques, micro-organismes, endotoxines Distillation → efficace sur tous les contaminants non volatils ; eau stérile si utilisée dans les 3 h Ultrafiltration → élimine pyrogènes, micro-organismes et virus, mais pas les sels
En pratique industrielle, ces méthodes sont combinées en filières de traitement pour répondre aux exigences de chaque qualité d’eau.
Partie III — Les Qualités d’Eau Inscrites à la Pharmacopée Européenne
La Pharmacopée Européenne définit les spécifications de l’eau purifiée dans la monographie 0008 (Ph. Eur.). Trois grandes catégories d’eau pharmaceutique sont définies selon leur niveau de pureté et leurs applications.
1. L’Eau Purifiée (EP)
Pour quoi est-elle utilisée ?
L’Eau Purifiée est destinée à la préparation de médicaments non injectables : solutions buvables, préparations topiques, solutions pour nébulisation, nettoyage des équipements et des emballages primaires.
Elle peut être obtenue par distillation, échange d’ions, osmose inverse ou toute autre méthode appropriée, à partir d’eau potable.
Eau Purifiée en vrac (EPv)
Critères selon la Pharmacopée Européenne :
- Aspect : liquide limpide et incolore
- Conductivité ≤ 4,3 µS·cm⁻¹ à 20 °C
- Germes aérobies totaux (GTA) < 100 UFC/mL ; absence de germes fécaux
- Carbone Organique Total (COT) ≤ 0,5 mg/L
- Nitrates ≤ 0,2 ppm
- Aluminium ≤ 10 ppb
- Métaux lourds ≤ 0,1 ppm
Si l’EPv est destinée aux préparations pour dialyse, des analyses supplémentaires sont nécessaires : NH₄⁺, SO₄²⁻, Cl⁻, Ca²⁺, Mg²⁺, résidus secs, pH, endotoxines.
Eau Purifiée conditionnée en récipients (EPc)
Elle satisfait à tous les critères de l’EPv, avec en plus :
- Contrôles d’acidité/alcalinité
- Contrôle des substances oxydables
- Résidus secs ≤ 0,001 % (sur 100 mL)
- Absence de tout additif

2. L’Eau Hautement Purifiée (EHP)
Un niveau de qualité intermédiaire
L’Eau Hautement Purifiée est destinée aux médicaments nécessitant une qualité biologique élevée, mais pour lesquels l’EPPI n’est pas obligatoire. C’est par exemple le cas de certaines préparations ophtalmiques ou de solutions pour dialyse.
Elle est produite par osmose inverse à double passage, combinée à l’ultrafiltration et à la désionisation.
Critères de qualité
- Aspect : liquide limpide et incolore
- Seuil d’alerte GTA : 10 UFC/100 mL
- COT ≤ 0,5 mg/L
- Conductivité ≤ 1,1 µS·cm⁻¹ à 20 °C
- Endotoxines ≤ 0,25 UI/mL ← critère clé absent de l’EPv
- Nitrates ≤ 0,2 ppm
- Aluminium ≤ 10 ppb
- Métaux lourds ≤ 0,1 ppm
La différence principale avec l’Eau Purifiée est la conductivité 4 fois plus basse et l’exigence en endotoxines.
3. L’Eau Pour Préparations Injectables (EPPI)
Le standard le plus exigeant
L’EPPI est la forme d’eau pharmaceutique la plus pure. Elle est obligatoirement distillée ou bidistillée et répond aux critères les plus stricts de la pharmacopée. Elle est utilisée pour :
- La préparation de médicaments injectables à véhicule aqueux
- La dissolution ou dilution de substances pour administration parentérale
Toute erreur dans sa production ou sa conservation peut avoir des conséquences directement fatales pour le patient.
EPPI en vrac
Obtenue à partir d’eau potable ou purifiée par distillation dans un appareil dont les surfaces en contact avec l’eau sont en verre neutre, quartz ou métal approprié.
La première fraction du distillat doit être systématiquement rejetée après mise en marche de l’appareil.
Critères :
- Conductivité ≤ 1,1 µS·cm⁻¹ à 20 °C
- COT ≤ 0,5 mg/L
- Endotoxines ≤ 0,25 UI/mL
- GTA (seuil d’alerte) : 10 micro-organismes/100 mL
- Nitrates ≤ 0,2 ppm
- Métaux lourds ≤ 0,1 ppm
EPPI stérilisée (conditionnée)
L’EPPI en vrac est répartie dans des ampoules, flacons en verre neutre ou poches en matière plastique, fermés hermétiquement et stérilisés par la chaleur. Elle est exempte de tout additif.
Critères supplémentaires pour l’EPPI stérilisée :
- Conductivité ≤ 25 µS·cm⁻¹ (si volume ≤ 10 mL) ou ≤ 5 µS·cm⁻¹ (si volume > 10 mL)
- Résidus à l’évaporation < 4 mg (sur minimum 100 mL)
- Essai de contamination particulaire
- Essai de stérilité : doit satisfaire à l’essai de stérilité de la Ph. Eur.
Partie IV — Tableau Comparatif des Qualités d’Eau Pharmaceutique
| Critère | Eau Purifiée | Eau Hautement Purifiée | EPPI |
|---|---|---|---|
| Conductivité (µS·cm⁻¹) | ≤ 4,3 | ≤ 1,1 | ≤ 1,1 |
| COT (mg/L) | ≤ 0,5 | ≤ 0,5 | ≤ 0,5 |
| GTA (seuil d’alerte) | < 100/mL | 10/100 mL | 10/100 mL |
| Endotoxines | Non exigé | ≤ 0,25 UI/mL | ≤ 0,25 UI/mL |
| Procédé de production | Distillation, OI, échangeurs | OI double passage + UF | Distillation obligatoire |
| Usage | Médicaments non injectables | Qualité biologique élevée | Médicaments injectables |
Conclusion : Choisir la Bonne Qualité d’Eau, un Enjeu de Sécurité
La gestion des eaux pharmaceutiques n’est pas une formalité administrative — c’est un pilier fondamental de la qualité et de la sécurité du médicament. Chaque qualité d’eau répond à un usage précis, et toute déviation des normes impose une investigation et des mesures correctives immédiates.
La Pharmacopée Européenne travaille activement à faire du dosage du COT le standard mondial de contrôle des impuretés organiques dans l’eau pour usage pharmaceutique, une avancée majeure pour les fabricants du monde entier.
Depuis juin 2025, la Ph. Eur. est disponible dans un format exclusivement numérique, offrant un accès plus moderne et facile d’utilisation à toutes les parties prenantes.
À retenir absolument :
- L’adoucissement et la déminéralisation sont des prétraitements, pas des solutions finales
- L’osmose inverse est la technique industrielle dominante pour l’eau purifiée et hautement purifiée
- La distillation reste obligatoire pour l’EPPI
- L’eau distillée n’est stérile que dans les 3 heures suivant sa production
- Les systèmes de production d’eau doivent faire l’objet de plans de surveillance rigoureux (seuils d’alerte et d’intervention)
Article rédigé à des fins pédagogiques dans le cadre de la Pharmacie Galénique. Pour toute application industrielle ou réglementaire, référez-vous directement aux monographies en vigueur de la Pharmacopée Européenne.
1 commentaire sur “Les Eaux Pharmaceutiques : Guide Complet des Qualités, Traitements et Normes de la Pharmacopée Européenne”