Les Oligo-Éléments : Guide Complet pour Étudiants en Pharmacie
Résumé : Présents en quantités infimes dans notre organisme, les oligo-éléments jouent des rôles biologiques essentiels. Cet article complet couvre leur définition, leur métabolisme, leurs modes d’action, leurs carences et les trois formes d’oligothérapie reconnues.
Introduction : Pourquoi les Oligo-Éléments Sont-ils Indispensables ?
Depuis l’Antiquité, bien avant l’avènement des antibiotiques, les civilisations avaient intuitivement compris la valeur thérapeutique des métaux. Les bracelets en cuivre (Cu) soulageaient les pathologies articulaires, tandis que l’argent (Ag) servait à purifier l’eau de boisson.
En 1528, Paracelse, médecin alchimiste suisse, intégrait déjà certains métaux dans sa pratique thérapeutique : or, argent, cuivre, fer, étain, mercure et plomb. Mais c’est en 1894 que Gabriel Bertrand, chercheur à l’Institut Pasteur, donne une définition scientifique rigoureuse du terme « oligo-élément ». Ses travaux sur la composition des tissus vivants mettent en évidence le rôle fondamental de ces entités comme biocatalyseurs dans la biologie végétale et animale.
Dans les années 1920, J.U. Sutter utilise une préparation huileuse à base de manganèse (Mn) et de cuivre (Cu) pour traiter un eczéma et un asthme bronchique. Puis, dans les années 1950, le Docteur Jacques Ménétrier pose les bases de l’oligothérapie catalytique, première utilisation médicale structurée des oligo-éléments. Depuis, les techniques analytiques ont considérablement progressé, permettant de découvrir le rôle précis de nombreux éléments traces. Les recherches se poursuivent activement aujourd’hui.

1. Définition et Classification des Oligo-Éléments
1.1 Deux grandes familles de minéraux dans l’organisme
L’organisme humain contient deux classes bien distinctes de minéraux :
Les macro-éléments (sels minéraux majeurs), présents en grammes (g) :
- Sodium (Na), Potassium (K), Chlore (Cl)
- Calcium (Ca), Phosphore (P), Magnésium (Mg)
Les oligo-éléments (éléments traces), présents en quantité inférieure au milligramme (mg) :
- Fer (Fe), Zinc (Zn), Cuivre (Cu), Sélénium (Se), Iode (I)
- Soufre (S), Silicium (Si), Aluminium (Al), Plomb (Pb), Étain (Sn)
- Nickel (Ni), Fluor (F), Manganèse (Mn), Vanadium (V)
- Molybdène (Mo), Chrome (Cr), Cobalt (Co), Lithium (Li)
- Argent (Ag), Or (Au), Bismuth (Bi)
1.2 Définition précise
Le terme oligo-élément dérive du grec oligos (« petit », « peu abondant »). Il désigne toute entité présente en proportion inférieure à 0,01 % de la masse corporelle.
L’apport alimentaire quotidien en oligo-éléments est de l’ordre du milligramme (mg), voire du microgramme (µg). L’organisme ne les synthétise pas : ils doivent donc impérativement être apportés par l’alimentation.
Leur rôle est central dans :
- La plupart des systèmes enzymatiques
- Les grandes voies métaboliques
- La construction et le renouvellement cellulaire
⚠️ Point clé : Toute carence ou tout excès d’un oligo-élément peut engendrer des conséquences biologiques et cliniques significatives.
1.3 Oligo-éléments essentiels vs non essentiels
Selon les critères établis par Cotzias (1967), un oligo-élément est dit essentiel s’il remplit les quatre conditions suivantes :
- Universalité : présent dans tous les tissus sains de tous les organismes vivants
- Homéostasie : maintenu à une concentration relativement constante dans les tissus
- Effet de carence : son absence provoque des anomalies structurales et fonctionnelles
- Réversibilité : l’apport de cet élément seul prévient ou corrige les anomalies induites
15 oligo-éléments sont considérés comme essentiels : iode, fer, cuivre, zinc, sélénium, chrome, molybdène, fluor, silicium, cobalt, nickel, manganèse, étain, vanadium et lithium.
Les éléments-traces non essentiels (aluminium, or, bismuth, argent) n’ont pas de rôle physiologique connu établi. Ils sont principalement utilisés pour leur rôle pharmacologique à dose pondérale, mais peuvent avoir une importance en oligothérapie catalytique.
2. Métabolisme des Oligo-Éléments
Comprendre le devenir des oligo-éléments dans l’organisme — de leur absorption à leur élimination — est indispensable pour saisir leur effet thérapeutique. Ce métabolisme est étroitement lié à leur liaison aux protéines.

2.1 L’absorption
Les oligo-éléments se présentent sous différentes formes dans le tractus digestif :
- Libres, ionisés ou non
- Liés à de petites molécules plus ou moins solubles
- Liés à des protéines spécifiques ou non spécifiques
Deux mécanismes d’absorption coexistent :
Transport passif : par diffusion simple — mécanisme peu efficace, dépendant de la taille, de la liposolubilité et de la charge électrique de l’élément.
Transport actif : fixation sur une protéine ou une molécule organique, contre le gradient de concentration, grâce à des pompes ioniques consommatrices d’ATP.
Exemples concrets :
- Le cuivre est complexé à l’histidine pour être absorbé
- Le sélénium est absorbé sous forme de sélénométhionine ou de sélénocystéine
2.2 Le transport sanguin
Il est rare de trouver les oligo-éléments sous forme d’ions libres dans le sang. Ils circulent liés à des transporteurs :
- Complexes protéiques spécifiques : le cobalt et la vitamine B12 forment la cyanocobalamine ; le chrome s’associe à l’acide nicotinique, à la glycine et aux acides aminés soufrés pour former le Facteur de Tolérance au Glucose (FTG)
- Protéines non spécifiques : l’albumine transporte de nombreux éléments traces
- Protéines spécifiques : transferrine (fer), transcobalamine (cobalt), céruloplasmine (cuivre)
2.3 Le stockage
Les métaux s’associent à des protéines de stockage :
- Ferritine → stockage du fer
- Métalloprotéines (métallothionéines) → stockage du cuivre, zinc, manganèse
Le stockage se fait principalement dans le foie, mais aussi dans le rein, le tissu osseux et l’intestin.
2.4 L’utilisation tissulaire
Au niveau cellulaire, les oligo-éléments peuvent avoir plusieurs destins :
- Être mis en réserve dans des protéines de stockage
- Être métabolisés in situ (oxydation, réduction, méthylation…)
- Être incorporés dans des enzymes : c’est leur rôle majeur
2.5 L’excrétion
La majorité des oligo-éléments est éliminée par voie biliaire, avec un cycle entérohépatique. On distingue :
| Voie d’élimination | Éléments concernés |
|---|---|
| Biliaire (principalement) | Cu, Fe, Mn, Ni, Sr, V |
| Urinaire (principalement) | Cr, Co, Se, Mo |
| Sudorale (possible) | Cr, Cu, Zn, Se, Sr |
3. Modes d’Action des Oligo-Éléments
Trois grands mécanismes expliquent l’importance des oligo-éléments dans l’organisme.
3.1 Action enzymatique
Dans le milieu intracellulaire, des milliers de réactions chimiques se déroulent simultanément, régulant des fonctions vitales : reproduction, croissance, activité cérébrale…
Certains oligo-éléments accélèrent ces réactions sans modifier l’équilibre final, en se fixant sur les enzymes. On distingue deux cas :
Les métalloenzymes : l’oligo-élément est intégré dans la structure moléculaire de l’enzyme avec des liaisons fortes et stables.
- Exemples : hémoglobine (protoporphyrine + Fe), vitamine B12 (protoporphyrine + Co)
- Le cuivre est cofacteur de la lysyl-oxydase (synthèse de l’élastine et du collagène) et de la dopamine bêta-hydroxylase (synthèse des catécholamines)
Les cofacteurs enzymatiques : l’oligo-élément active l’enzyme par une liaison plus lâche.
- Exemple : le soufre entre dans la structure des protéoglycanes pour la synthèse du cartilage articulaire
💡 À retenir : Un même oligo-élément peut se fixer à plusieurs enzymes, ce qui explique la diversité de ses propriétés biologiques.
3.2 Action hormonale
Trois mécanismes définissent cette interaction :
- Cofacteur enzymatique de synthèse hormonale : le zinc est cofacteur de la delta-5 réductase, intervenant dans le métabolisme de la testostérone et la synthèse de la dihydrotestostérone.
- Intégration dans la structure de l’hormone : l’iode est constitutif des hormones thyroïdiennes T3 et T4 ; le zinc confère une forme active à la thymuline ; le chrome entre dans la composition du FTG avec la vitamine PP.
- Action sur le récepteur hormonal : le zinc maintient la structure tertiaire des protéines en « doigt de zinc », permettant la transcription en présentant les récepteurs nucléaires aux stéroïdes hormonaux.
3.3 Action sur les canaux ioniques
Les canaux ioniques membranaires (Na⁺, K⁺, Cl⁻, Ca²⁺) assurent le passage de l’information cellulaire, notamment pour la contractilité et l’excitabilité.
- Magnésium : bloque l’entrée du calcium dans la cellule — un déficit entraîne une hyperexcitabilité neuronale
- Manganèse : inhibe le canal calcique et bloque la sortie de potassium — action sur les fibres musculaires bronchiques et les cellules sécrétant l’histamine
- Lithium : inhibe le canal sodique membranaire, s’opposant à l’activité excitatrice du sodium
3.4 Défense de l’organisme
Certains oligo-éléments participent activement à l’immunité et à la lutte contre le stress oxydatif :
- Fer, zinc, sélénium : renforcent les défenses immunitaires
- Zinc, sélénium, manganèse, cuivre : antioxydants, protègent contre les radicaux libres via des enzymes comme la SOD (superoxyde dismutase)
4. Carences et Surdosages en Oligo-Éléments
4.1 Apports nutritionnels conseillés (ANC)
Comme pour les vitamines, les oligo-éléments font l’objet d’apports nutritionnels conseillés (ANC), qui varient selon l’âge, le sexe et l’état physiologique.
Les besoins augmentent notamment lors de :
- La croissance, la grossesse, l’allaitement
- Le vieillissement, la ménopause
- L’activité physique intense
- Les régimes restrictifs (végétalien, hypocalorique strict)
- L’appauvrissement des sols agricoles
4.2 Principaux signes cliniques de déficit
Le tableau ci-dessous résume les fonctions, signes et conséquences des carences pour les éléments traces essentiels :
| Élément | Signes cliniques de déficit | Conséquences à long terme |
|---|---|---|
| Cu | Anémie microcytaire, arythmies, dépigmentation | Maladies cardiovasculaires, ostéoporose |
| Fe | Fatigue, essoufflement, infections | Anémie, troubles cognitifs |
| Se | Cardiomyopathies, infections virales fréquentes | Cancers, déclin cognitif |
| Zn | Retard de cicatrisation, diarrhées, agueusie | Troubles immunitaires, insulinorésistance |
| Cr³⁺ | Intolérance au glucose, somnolence | Syndrome métabolique, risque DT2 |
| Mn | Fatigue, dysfonction mitochondriale | Stress oxydant |
| I | Goitre, fatigue, frilosité, constipation | Hypothyroïdie, retard cognitif |
4.3 Oligo-éléments à risque de carence
Carence démontrée chez l’homme : Iode, Fer, Cuivre, Zinc, Sélénium, Chrome, Molybdène, Fluor
Faible risque de carence (non prouvée) : Manganèse, Silicium, Vanadium, Nickel, Étain, Cobalt
4.4 Risques liés au surdosage
Un excès d’apport est également pathologique. Les causes incluent : alimentation déséquilibrée, alcoolisme, tabagisme, stress chronique, pollution environnementale.
Exemples de toxicité :
- Sélénium : à partir de 1 000 µg/jour → troubles des phanères, irritations dermiques, troubles neurologiques
- Zinc : > 30 mg/j → abaissement du HDL-cholestérol ; > 50 mg/j → immunodépression
- Cuivre : pro-oxydant à doses élevées, accumulation en cas de cholestase
5. Les Trois Approches de l’Oligothérapie
L’oligothérapie désigne l’ensemble des méthodes thérapeutiques utilisant les oligo-éléments à diverses concentrations. On distingue trois formes distinctes selon les doses utilisées et les objectifs visés.
5.1 L’Oligothérapie Catalytique (ou Régulatrice)
Mise au point par le Docteur Jacques Ménétrier dans les années 1950, cette approche utilise des oligo-éléments en très faibles quantités (du µg au mg) dans le cadre d’une médecine fonctionnelle.
Son objectif : lever les blocages métaboliques, rétablir l’équilibre enzymatique et prévenir les altérations fonctionnelles. Elle ne vise pas à combler des carences, mais à agir comme biocatalyseur.
Le concept de diathèse : Ménétrier a défini les diathèses comme des dysfonctionnements organiques et psychologiques perturbant l’équilibre de l’organisme, pouvant évoluer vers une lésion. L’approche est à la fois globale et individualisée, intégrant le comportement physique, intellectuel, psychologique et les symptômes fonctionnels du patient.
Les six diathèses et leurs oligo-éléments régulateurs :
| Diathèse | Profil | Oligo-élément(s) régulateur(s) |
|---|---|---|
| I — Allergique/Arthritique | Terrain inflammatoire, allergies saisonnières | Manganèse (Mn) |
| II — Hyposthénique | Fatigue chronique, infections à répétition | Manganèse-Cuivre (Mn-Cu) |
| III — Dystonique/Neuroarthritique | Anxiété, spasmes, troubles digestifs | Manganèse-Cobalt (Mn-Co) |
| IV — Anergique | Défenses immunitaires effondrées | Cuivre-Or-Argent (Cu-Au-Ag) |
| V — Désadaptation | Difficultés d’adaptation au stress, vieillissement | Zinc-Cuivre (Zn-Cu) et Zinc-Nickel-Cobalt (Zn-Ni-Co) |
| VI — Syndrome actuel | Stress de la vie moderne, épuisement des défenses | Cuivre-Or-Argent + Zinc-Nickel-Cobalt |
📌 La diathèse VI a été décrite plus tardivement par Ménétrier. Elle reflète les effets du stress chronique de la vie urbaine moderne, pouvant paralyser l’ensemble des défenses organiques et rendre toute thérapeutique inefficace.
5.2 L’Oligothérapie Nutritionnelle
Développée dans les années 1950, cette approche corrige des carences avérées grâce à un apport alimentaire ou supplémentaire d’oligo-éléments, généralement de l’ordre du milligramme.
Exemples cliniques :
- Fer (50 à 160 mg/j) : prévention et traitement de l’anémie ferriprive
- Fluor (0,25 à 1 mg/j) : traitement préventif des caries dentaires
- Zinc (15 mg/j) : traitement de l’acrodermatite entéropathique
- Magnésium (~300 mg/j) : indication dans la spasmophilie et les états de fatigue chronique
5.3 L’Oligothérapie Pharmacologique (Métallothérapie)
La plus récente des trois approches, elle utilise des concentrations plus élevées (mg à g) d’oligo-éléments à visée thérapeutique précise, assimilables à des médicaments.
Elle ne vise pas à corriger une carence mais à obtenir un effet pharmacologique direct. Certains textes la nomment métallothérapie.
Le graphique ci-dessous illustre ce principe :

La zone ergotropique se situe entre l’apport optimal et la zone toxique. C’est dans cette fenêtre thérapeutique que s’inscrivent les traitements pharmacologiques.
Exemples d’applications :
| Oligo-élément | Pathologie ciblée | Dose |
|---|---|---|
| Fluor | Ostéoporose | 50 mg/j |
| Zinc | Acné inflammatoire | 30 mg/j |
| Sels d’or | Polyarthrite rhumatoïde | Dose pondérale |
| Lithium | Psychose maniaco-dépressive (trouble bipolaire) | Dose thérapeutique |
⚠️ Important pour la pratique officinale : Ces traitements dépassent le cadre du conseil officinal. Ils nécessitent une prescription médicale et un suivi rigoureux des taux sanguins (lithémie, par exemple).

Conclusion : Points Clés à Retenir
Les oligo-éléments, bien que présents en quantités infimes, sont des acteurs incontournables de la physiologie humaine. Voici les notions essentielles à maîtriser :
- Les 15 oligo-éléments essentiels répondent aux critères de Cotzias : universalité, homéostasie, effet de carence et réversibilité
- Leur métabolisme passe par l’absorption, le transport plasmatique (lié à des protéines), le stockage hépatique et l’excrétion biliaire ou urinaire
- Ils agissent via trois mécanismes majeurs : action enzymatique, hormonale et sur les canaux ioniques
- Carence et excès sont tous deux pathologiques : la dose détermine l’effet
- L’oligothérapie se décline en trois formes : catalytique (Ménétrier), nutritionnelle (correction de carence) et pharmacologique (métallothérapie)